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Etre né quelque part

Où comment, parfois, je n’existe plus


ma maman a moiJe vis le jour le 16 février 1960 à Caudéran. Etre né quelque part, c’est bien, mais entrer dans le monde dans une commune qui n’existe plus, rayée de la carte, phagocytée par Bordeaux, cela pose parfois des problèmes dont seule l’administration a le secret.
Allez donc vous inscrire à la CAF, à la Sécu pour voir :
“Lieu de naissance ?”

“Caudéran”.
Et là, l ‘informatique a beau se relier à la France entière avec ses petits bits, point de Caudéran dans ses bases de données.
“Désolé, Caudéran n’existe pas, vous êtes sûr que vous êtes né là ?”

 

Evidemment, si on dit à un bordelais qu’on est né à Caudéran, il comprend. Il comprend tellement, qu’il te prend forcément pour un qui a encore confondu péridurale et cuisse de Jupiter. Pas facile de naître avec une cuiller en argent dans la bouche, même si ce n’est que de l’inox.

Si la mort ne me surprend pas, je pense que j’irais terminer mes jours dans une commune en voie de disparition. Comme ça, la boucle sera bouclée.


21 janvier 2008 - 11 commentaires
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Amour, toujours…

Où comment on n’éteint jamais le premier incendie


anne Je n’ai pas de souvenir d’amour d’enfance. Sans doute n’était-ce pas dans ma nature de tomber amoureux de mes petites camarades de classe… puisqu’il n’y en avait pas. J’ai ainsi passé mes neuf premières années de scolarité parmi les mâles Marianistes de Sainte-Marie Grand Lebrun à Bordeaux-Caudéran, et leurs soutanes n’avaient rien à voir avec les mini-jupes dont c’était pourtant la pleine époque.
J’ai donc découvert sur le tard que l’on pouvait tomber amoureux.
Ça m’a pris vers l’âge de treize ans sous la forme d’une superbe blonde aux yeux verts. Une sorte de sirène inaccessible puisque nous étions au même club de natation à Mérignac et l’été nous partagions nos vacances dans des camps à la montagne organisés par le presbytère.
Je la connaissais depuis que j’étais tout petit car nos parents étaient amis, à tel point qu’ils ont copié les uns sur les autres et se sont mis à faire six enfants chacun.
Elle s’appelait (en fait, elle s’appelle toujours ainsi) Anne. C’est sans doute grâce à elle que je suis aujourd’hui ce que je suis puisque non seulement elle a allumé en moi un incendie qui couve toujours, mais en plus c’est pour elle que j’ai écrit mes premiers mots. Des poèmes (plusieurs centaines, d’une facture naïve propre à l’adolescence) évidemment, à sa gloire, à sa beauté, à mon amour caché et sans espoir. J’ai toujours les grands cahiers à spirale où je couchais ces poèmes ado-romantiques. Sur les premières pages j’avais scotché mes « trophées » : quelques cheveux blonds ramassés à la sauvette après son passage, un épi de blé qu’elle avait laissé tomber en faisant un bouquet. Sardou chantait « La maladie d’amour » et moi je pouvais toujours courir.
Derrière mes gros boutons d’acné, mes cheveux gras et ma timidité maladive, je ne vivais que pour elle, que par elle. Je m’arrangeais pour la suivre, pour être partout où je pouvais sentir sa présence. L’ombre de son ombre comme disait l’autre et j’aurais tant aimé être beau et con à la fois si cela avait pu la séduire.
Les « boums» étaient des instants cruels où je la voyais virevolter des rocks endiablés tandis que j’étais vissé dans les banquettes de la pièce obscure ; où je la voyais étreindre ses cavaliers dans des slows ravageurs. Pendant les « quarts d’heure américains, je passais vraiment un sale quart d’heure.
J’avais deux signatures, une pour « Jean-Michel» et une autre pour mon nom de famille. Toutes deux portaient la trace de son prénom. Sur le filtre de mes cigarettes, avec l’ongle du pouce, je traçais trois traits qui une fois réunis forment un « A », comme « Anne ». C’est devenu plus qu’une manie car aujourd’hui encore j’ai conservé cette habitude… mais ça se voit moins puisque je roule mes cigarettes. Et encore moins depuis que j’ai arrêté.
Autre trace indélébile, je pense sincèrement que j’ai été profondément marqué par le mouvement anarchique uniquement parce que son nom commençait comme celui de mon aimée secrète. Je traçais partout des « A » cerclés et là où les autres voyaient une affirmation de ma personnalité, moi je dessinais simplement son initiale.
J’ai attendu mes 28 ans pour lui avouer ma flamme. Je n’avais aucune intention de la séduire, elle était bien mariée, heureuse et à une centaine de kilomètres mais je ne pouvais pas garder en moi plus longtemps cet amour à sens unique. C’était après mon divorce, et je me sentais tellement seul et abandonné que j’ai écrit cette année-là une vingtaine de longues lettres, un peu à tout le monde… et bien sûr l’une d’entre elle lui était destinée.
Je crois qu’elle habite toujours Bordeaux, elle a deux enfants et je ne l’ai pas revue depuis quinze ans. Sans doute, à la retraite, nous nous retrouverons autour d’une tasse de thé pour philosopher sur nos destinés qui ne se sont pas croisées…


 


4 décembre 2007 - 7 commentaires
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Tant va le cruchon à l’eau…

Où comment j’ai appris très vite que le coup de marcher sur l’eau ne marchait pas pour tout le monde

 

warer poloJ’ai ravalé ma première tasse dans mon inconscient, mais je me souviens de l’histoire parce qu’on me l’a racontée assez souvent, sans doute pour me rendre plus modeste après mon titre de champion de Guyenne du 100 mètres brasse cadets, acquis de haute lutte à la piscine du Grand Parc à Bordeaux. D’ailleurs comme la tasse est courte, je vais commencer par là.
Cadet, cela me ramène vers mes quatorze ans, ou dans ces eaux-là. Je nageais au SA Mérignac et ne coulait pas trop mes brasses. Quand arrive le championnat de Guyenne, mon club ne daigne pas inscrire ses nageurs à la compétition, sans doute trop sûr de boire le bouillon et préfère s’abstenir plutôt que de subir un affront public.
Comme j’avais déjà du caractère, je décide d’y aller tout seul, en candidat libre en quelque sorte. Sur mon vélo, je parcours les quinze kilomètres qui séparent mon chez moi de la piscine et je m’inscris avec mes propres deniers pour payer mon engagement avant de me jeter à l’eau.
Je nage, et hop, je gagne la médaille d’or en chocolat. Je monte sur la plus haute marche du podium (comme on dit, mais vu qu’il n’y a que deux marches, ça fait pas très haut quand même) sans un seul spectateur acquis à ma cause pour admirer l’exploit à sa juste valeur.
De retour au club, je suis célébré en héros, devenant ainsi le premier champion de Guyenne du club. Mais il ne faut pas croire qu’ils m’auraient pour autant remboursé les 50 francs que j’avais payés de ma poche, ni que les filles se soient désormais suspendues à la ficelle qui serrait mon maillot (un « Speedo » très moche et très court).
Pire encore. Une cérémonie protocolaire est venue marquer l’événement une ou deux semaines plus tard et Monsieur le maire de Mérignac, Michel Sainte-Marie (plutôt dur à cuire car il est encore en place alors que le XXe siècle, lui, a fini par céder la place) m’a remis en grandes pompes (en tout cas moi, je chaussais déjà du 45 et n’avait guère besoin de palmes) l’habit symbolisant ma victoire sous la forme du tee-shirt officiel, violet foncé avec un léopard guyennois brodé dessus… et c’est encore moi qui ait dû m’acheter ce tee-shirt avant de le confier au maire pour qu’il me « l’offre ».

LE BOUILLON DE MIDI
Bon, j’en reviens à ma tasse. Cela se passait l’été 1963 au Canon, sur le bassin d’Arcachon. La maison donne directement sur la plage et sur cette plage, des chalands sommeillent. Pas les chalands qui flânent autour des boutiques achalandées, mais ces grandes plates noires goudronnées que les ostréiculteurs laissent dormir, le nez sur la plage et les pieds dans l’eau. Elles faisaient de parfaits plongeoirs pour nous, les pitis zenfants. Nous grimpions dessus et hop, plongeon, et rebelote jusqu’à plus soif.
Échappant à la surveillance de mes parents (ainsi que commencent tous ces FD horribles), j’allais jusqu’au bout du bateau et innocemment je goûtais aux joies de la gravitation chères à Newton, qui ne tardaient pas à me soumettre à un autre principe, celui de son copain Archimède, cette fois. Tout corps plongé dans un liquide reçoit une poussé de bas en haut égale… etc. Par esprit de contradiction sans doute (déjà !) la poussée en question ne marchât pas vraiment et je coulais comme une enclume.
Heureusement un voisin qui bronzait suivait la scène des yeux et jugeant que j’étais en train de battre des records d’apnée (mais trop jeune pour m’inscrire dans le Guiness à titre posthume), il laissât tomber son journal (ça devait être « Sud-Ouest », après tout ma vocation vient peut-être de là et je ne me serais engagé à la cause journalistique que pour remercier ce cher quotidien de ne pas avoir était assez intéressant ce jour là), et se précipite pour me sortir de ce mauvais pas d’une main ferme et virile.
C’est ainsi que, tel Moïse sauvé des eaux, je regagnais la terre ferme et promise.


MONSIEUR WALTER POLO
Cette mésaventure ne m’a pas pas dégoûté de l’eau (salée ou chlorée) et deux ans plus tard, à cinq ans donc, j’apprenais tout seul à nager, en regardant simplement comment les autres faisaient. Certes, au départ j’avais dû un peu trop observer mon chien faire trempette car mon style de nage s’apparentait plus au sien qu’à celui d’un champion olympique.
Comme on a pu le lire précédemment, j’ai depuis fait des efforts pour acquérir une grâce plus aquatique et académique (pour les palmes).
Mais qu’est-ce que je m’emmerdais à tracer longueurs après longueurs… Des kilomètres dans l’eau, ça use les maillots et ça ne rend pas vraiment intelligent. A force de tourner en rond dans des allers-retours sans fin, j’ai décidé de changer de sport. Je me suis mis au water-polo.
Mon esprit d’indépendance m’empêchait (déjà) de vivre harmonieusement en équipe, aussi j’étais très bien, esseulé dans mes buts, avec mon petit bonnet rouge pour me distinguer de mes petits camarades. Presque tous les week-ends on sillonnait la France en train et j’ai acquis des talents de joueur de tarot quasi-professionnel pendant les trajets. Par exemple Mérignac-Lille, se traduisait par 24 heures de tarot, 12 à l’aller et 12 au retour. J’en ai ramené une belle collection de bracelets de piscine et de nombreuses serviettes au nom des hôtels de passage. Il me reste encore une guenille (pardon, une « gueille ») marquée « Hôtel des étrangers» que je conserve comme une relique.
Un jour on a débarqué dans un boui-boui étoilé et le réceptionniste nous a confirmé que nous avions bien des réservations, au nom de “Monsieur Walter polo”.
J’ai franchi les échelons jusqu’à intégrer l’équipe de France cadets de water-polo, mais ils ont préféré prendre un goal nul plutôt que de me confier les filets nationaux parce que je ne participais pas activement au fameux esprit d’équipe. J’ai ainsi raté un beau voyage en Crête pour les championnats d’Europe. Je me suis consolé dans la banlieue bordelaise à pleurer sur mon triste sort en écrivant des poèmes… Beaucoup d’encre et d’eau on depuis coulé sous mes ponts…


 


29 novembre 2007 - 5 commentaires
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Touché en plein vol

Où comment j’ai rempli à peu de frais mes cavernes d’Ali Baba

 

jaculaJe ne me souviens pas la première fois où j’ai risqué de comparaître devant le juge pour enfants, mais je pense que cela devait être pour un vol de bonbons.
A côté de chez moi, à Mérignac, il y avait une librairie papeterie où je passais des heures entières, assis entre deux rangées de livres, à bouquiner tous les illustrés qui me tombaient sous la main, puis sous les yeux (ou l’inverse). J’attendais là le matin que le taxi (qui ramassait chaque jour quatre ou cinq gamins comme moi) vienne me prendre pour m’amener à l’école. Le soir et le jeudi j’y retournais pour continuer à me plonger dans cet univers d’images en noir et blanc où je vivais de passionnantes aventures avec mes héros de papier.
Je connaissais bien la libraire, une vieille demoiselle (que l’on appelait « Mademoiselle Jeanne ») qui m’avait à la botte et m’autorisait à squatter son magasin. Pendant cinq ou six ans, j’ai dû lire toutes les BD qui paraissaient et je me suis nourri jusqu’à plus soif au Blek, Mickey et autres Rintintin, jusqu’à en être complètement accro. J’ai conservé de nombreuses séquelles (plus de 3000 albums de BD dans mes étagères). Je lisais aussi, bien sûr en cachette, les illustrés interdits aux mineurs, pleins d’horreurs sans nom (”Jacula”, “Sam’Botte”, “Isabella”, “Lucifera”, etc.) et de créatures pulpeuses également sans nom (ou plutôt des noms finissant en « A »).
C’est également en cet antre que je me régalais de roudoudous et de ces fameux Mistral gagnants chers à Renaud. Un jour, j’ai piqué des bonbons, juste au moment où ma mère est venue me chercher. Je devais avoir six ou sept ans.
- Qu’est-ce que tu as dans la main mon chéri? Me demanda-t-elle innocemment.
 - Rien.
- Mais si tu as quelque chose.
Je me sentais déjà glisser vers l’enfer mais j’ai eu la présence d’esprit de trouver une excuse.
- C’est un cadeau pour la fête des mères, je ne peux pas te le montrer.
Mon mensonge n’était pas terrible, mais devant mon apparente bonne foi, ni la libraire, ni ma mère n’ont osé user de la force pour me faire lâcher mon larcin. Et comme le jour de la fête en question était encore bien loin, plus personne ne s’en est souvenu ensuite.

JOUR DE HONTE
Je ne me suis fait piquer qu’une fois. C’était chez une vieille (Mademoiselle Kessler) qui hébergeait quelques morpions comme moi à midi, vu que la cantine de l’école Sainte-Marie Grand Lebrun n’était guère ragoûtante. Après manger j’allais fouiller dans ses tiroirs et j’ai découvert une planque où elle glissait des billets de dix francs. J’en ai piqué un, puis un autre et la troisième fois, elle me pistait derrière la porte et m’a pris sur le fait.
J’ai vu le monde s’écrouler autour de moi et j’ai dû user de tous les arguments possibles (et surtout inimaginables) ainsi que de nombreux seaux de larmes pour qu’elle ne me dénonce pas à mes parents. .. Mais j’ai dû rembourser sur mon argent de poche.
Il y a aussi une autre fois où je ne suis pas passé loin de la correctionnelle. C’était à Carrefour à Mérignac, j’avais subrepticement glissé un roman de Bob Morane dans la poche intérieure de mon blouson. Arrivé à la caisse, une intuition soudaine ou un remord mal placé m’a obligé à payer le livre. A la sortie, une bonne femme m’attendait et m’a aussitôt accusé d’avoir braqué au moins la recette du week-end du supermarché. Avec un plaisir non dissimulé, j’ai sorti et le livre et le ticket de caisse, lui expliquant que j’aimais bien avoir les mains libres et que j’avais glissé le bouquin dans ma poche étant donné que je n’avais pas jugé bon de me munir d’un chariot pour transporter mon unique achat.
 Pendant les courses avec ma mère, je piquais aussi régulièrement les autocollants à l’intérieur des boîtes de fromage, mais je doute que l’on envoyât un jour au bagne les enfants (même en ces temps reculés) pour si peu.
Chez les brocanteurs que je visitais assidûment, je subtilisais toutes les clefs d’armoire qui passaient à ma portée. J’ai aussi fait de nombreuses razzias dans des maisons abandonnées et ouvertes aux quatre vents où je trouvais toujours des trucs pour alimenter ma collection de trucs en tout genre.
Aujourd’hui je me suis bien calmé et je suis incapable de dérober le moindre objet, poussant même le vice jusqu’à retourner dans le magasin si par hasard j’ai emporté quelque chose sans faire exprès.
Il y a qu’un truc que je n’ai jamais osé voler, ce sont les bizoux. Pourtant dieu sait si à une certaine époque j’en avais besoin.

28 novembre 2007 - 3 commentaires
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Naître ou ne pas naître

Où comment je suis devenu père

 

naissanceC’était le 16 septembre 1981. Cette fois-ci pour la date, j’en suis sûr et je n’ai même pas eu besoin de consulter mon premier livret de famille. C’était à la clinique du « Berceau fleuri », épicerie fine bordelaise qui à l’occasion faisait également maternité. Non, ça y est, je me plante, la date c’est bien la bonne mais le berceau fleuri c’était pour le deuxième, un après-midi de printemps orageux. Là, c’était un soir de pré-automne, au Tripode, à Bordeaux qui accessoirement sert aussi de boucherie-charcuterie.
C’était dans une grande pièce aseptisée et je n’étais pas fier. Je ne savais pas où me mettre et je me sentais complètement inutile. J’avais emporté mon appareil photo pour couvrir l’événement mais également pour me dissimuler habilement derrière l’objectif. Le rideau de l’appareil (fusse-t-il en titane) est un rempart titanesque à la réalité.
Quand j’ai vu pointer ce petit bout de crâne aux cheveux noirs, j’ai eu des frissons partout et quand ma fille a surgi dans ce bas monde, souillée de sang et de liquides que je préfère ne pas identifier, j’avais des larmes plein les yeux… et c’était vraiment pas facile de faire la mise au point.
La naissance de son enfant, que ce soit le premier ou le cinquante-deuxième est véritablement un moment d’émotion pure. Pas besoin de se balancer au bout d’un élastique pour recevoir une telle décharge d’adrénaline.
On dépose un ridicule petit spermatozoïde et il en sort une merveille pleine de vie (j’ai la même émotion, certes à un degré bien moindre quand je fais une bouture et que je vois pousser les racines, puis la “libère” en pleine terre). Enfin, quand je dis merveille, je ne suis pas tout à fait objectif (et pas seulement à cause de l’appareil photo) car ma fille avait du poil plein les épaules, et bien qu’aussi nue que le jour de sa naissance (ce qui était bien le cas) elle était toute enrobée de ce produit protecteur qui ressemble par l’aspect et la consistance à de la chair d’avocat et dont le nom m’échappe aujourd’hui.
Il y a aussi de la frayeur quand on voit sortir son enfant.
Est-ce que tout ça c’est normal? Cette couleur violacée? Ces yeux gonflés et rendus douloureux par la lumière? Ce cordon disgracieux qui lui sort du nombril? Mais rien ne peut faire oublier que c’est bien la chair de sa chair que l’on a sous les yeux pour la première fois.
Je pense franchement que l’émotion du père qui voit naître son enfant est aussi forte que celle de la mère. Elle, elle a eu neuf mois pour se faire à l’idée, mais le père, il prend tout ça dans la gueule en une seule fois.


 


26 novembre 2007 - 1 commentaire
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La terre promise

Où comment la vie trépidante de photographe peut s’avérer très terre à terre

boue C’était l’époque héroïque où je mettais mes services de photographe au service du Républicain (« l’hebdomadaire à l’écoute de la vie locale », slogan officiel) à Marmande. Je devais couvrir un défilé de mode dans un restaurant perdu dans la campagne. Tellement perdu que la nuit venue je m’égare à bord de la voiture de service peinte aux couleurs de l’hebdomadaire. Je rate le resto et suit patiemment un chemin de plus en plus terreux, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de chemin du tout. Je me retrouve perché en haut de la digue du canal latéral de la Garonne, sur une autoroute de moins de deux mètres de large qui se termine en cul-de-sac, par une nuit noire sans lune (je suppose que par une belle après-midi ensoleillée, elle se serait de toute façon terminée pareil).
Ne m’avouant pas vaincu, je tente quand même un demi-tour périlleux et la voiture se transforme en luge. Une bonne dizaine de mètres de glissade pour atterrir dans un champ boueux (au fait, il pleuvait des cordes) en contrebas.
Prenant mon courage à deux mains, j’ouvre la portière avec l’autre et tente un premier pas en terre inconnue. J’en mets aussitôt un second, histoire d’uniformiser la couche de boue qui me remonte jusqu’au premier genou. Et me voilà parti, sous la pluie battante, à arpenter la campagne marmandaise nocturne. Après une demi-heure de marche forcée à travers les tranchées, je vois une lumière et y colle mon radar comme un papillon de nuit en déroute.
C’était les lueurs du restaurant tant recherché. Petit coup de sonnette discret et la maîtresse de ces lieux apparaît en grande tenue d’apparat. Son regard de haut en bas sur ma personne ne laisse aucun doute quant à son jugement. Holà, manant passez votre chemin!
Après lui avoir expliqué ma triste situation et avoir bien brossé mes godillots sur le paillasson, elle consent à me laisser passer et, en cinq minutes, la tète basse, je clic-clac et flash-flash, bien à l’abri des regards soupçonneux derrière mon objectif.
Le retour au bercail fut également héroïque: six kilomètres à pied, cette fois sur une route en dur, mais toujours sous la pluie. Le lendemain, pour ne pas avouer mon naufrage au journal, je suis discrètement (toujours à pied, mais sous le soleil cette fois) retourné sur les lieux du crime et un paysan sympa a passé une bonne heure à tirer la 205 de sa mauvaise situation avec son tracteur.
Elle était plantée au bord d’un champ labouré, de la boue jusqu’au bas des portières, telle une cerise sur un gâteau ou plutôt dans le cas présent, une grosse mouche sur une merde de plusieurs hectares. A la lumière du jour, j’ai pu mesurer ma chance dans mon malheur car la voiture avait eu la bonne idée de dégringoler le talus du côté champêtre et non vers le canal. Et il s’en est fallu de très peu que je goûte également aux joies d’un petit bain de minuit.


 


 

21 novembre 2007 - 3 commentaires
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Une araignée au plafond

Où comment on peut passer son adolescence avec des copines poilues en toile de fond

araignee Ma chambre était un enfer pour ma mère… et pour la femme de ménage. Chaque millimètre carré était occupé par des objets divers, glanés sur le champ de bataille de mon adolescence. Au plafond, j’avais installé un immense filet, pêché sur une plage de l’Atlantique. Son piteux état m’avait inspiré et les nombreuses déchirures témoignaient de l’existence de Moby-Dick. !
Ce filet me servait de support pour accrocher, pendus à des fils, des souvenirs multiples et (a)variés, comme une brosse à dents étiquetée « Médor », des bracelets de piscine piqués dans mes pérégrinations aquatiques et sportives, un foulard baba-cool ou encore mes nombreux larcins collectés chez les brocanteurs.
Comme tout adolescent qui se respecte, je vivais seul dans ma chambre, mais bientôt de nombreuses copines poilues ont profité du filet pour me tenir compagnie. C’était de belles et grasses tégénaires que je respectais et qui venaient trouver refuge chez moi, dans la seule pièce de la maison où l’aspirateur était banni. A l’âge où certains arrachent les ailes des mouches, moi je les capturais vivantes pour nourrir mes protégées. Il y en avait une qui était ma préférée et pour la prévenir d’une éventuelle incursion ennemie (la porte ne fermait pas à clef et on est jamais à l’abri d’un ultimatum de femme de ménage) je l’avais installée confortablement dans un grand bocal en verre posé sur mon bureau.
Ne pouvant exercer mes talents de dresseur sur un fauve, je tentais ma chance sur mon araignée. Je déposais sa prison-maison sur une des deux baffles de ma chaîne et chaque fois que je mettais la musique à fond, je lui donnais une mouche cinq minutes plus tard, après avoir coupé le son. Au bout de quelques temps, le réflexe conditionné a fonctionné (n’en déplaise à Pavlov et ses chiens). Chaque fois que j’arrêtais les flonflons, je voyais mon araignée sortir de sa torpeur et parcourir sa toile avec frénésie à la recherche de sa proie, que je ne manquais pas alors de lui fournir.
Au bout de quelques jours, ma belle (c’est tout à fait subjectif) arachnide commença à tisser un cocon d’où sortirent ensuite une bonne centaine de rejetons que j’envoyais aussitôt à l’aventure, parcourir le vaste monde de ma chambre. Pris de remords, je libérais ensuite la maman pour qu’elle rejoigne sa progéniture. Elle ne me réclamât plus jamais de pension alimentaire.
Certains gardent un grain de sable de leur enfance, moi c’est une araignée au plafond.

19 novembre 2007 - 1 commentaire
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L’aspirateur est le centre du monde

Où comment on apprend que déjà très jeune, je pouvais avoir du caractère

aspirateur Mon premier souvenir remonte à l’anniversaire de mes deux ans. Avec mes parents nous habitions au deuxième étage de la rue Théodore-Ducos à Bordeaux. J’avais sans doute été séduit par les talents ménagers de ma maman car je voulais plus que tout que mes parents m’offrent un aspirateur pour honorer mes deux premières années dans ce bas monde.
J’ouvre le paquet et je suis au comble du bonheur: Je découvre un objet dont je suis absolument sûr qu’il s’agit bien d’un bel aspirateur. Là mes parents ont certainement manqué de psychologie car si je ne savais pas encore distinguer clairement un aspirateur d’un motoculteur, je savais déjà écouter la différence.
« Mais non, mon chéri, c’est une trottinette! » me répondirent-ils en coeur.
Ils ont vite compris leur erreur. Je me suis saisi de ce vil intrus dont je ne voyais pas du tout l’utilité et je le balançais dans la cage d’escalier du haut des deux étages… je ne me souviens pas de la suite car j’ai dû refouler dans mon obscur inconscient la fessée mémorable qui a certainement suivie.

LE CENTRE DU MONDE

Le second souvenir date de six mois plus tard, quand j’ai fait mon entrée dans la cour des grands, c’est à dire mon premier jour en classe de maternelle.
Tout se passait bien et j’étais fier de découvrir que je n’étais pas seul au monde… mais j’ai vite déchanté. Ma fierté première n’a pas tenu longtemps. En effet, quand la maîtresse a eu le malheur de faire l’appel, j’ai découvert avec effroi que je n’étais plus le centre du monde et qu’il y avait trois autres mioches qui s’appelaient eux aussi « Jean-Michel ». Vexé de cet outrage impardonnable, j’en ai pleuré tout le reste de la matinée.
Ainsi, on comprend sans doute mieux pourquoi ma première fille s’appelle Alissa et, à part l’héroïne de « La porte étroite» de Gide (que je n’ai d’ailleurs jamais lu), elle a eu peu de risque de se retrouver confrontée à la même vexation que son papa.

 

16 novembre 2007 - 9 commentaires
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Entre deux eaux

Où comment on apprend l’art de noyer le poisson, mais pas ses semblables

piscine C’était à Villandraut, les années 70 touchaient à leur fin (Toutefois, il fallait attendre le 31 décembre) et les années 80 se profilaient à l’horizon (Toutefois, il fallait cette fois attendre le 1er janvier). C’était donc l’été de mes dix-neuf ans. En ma qualité de Maître nageur sauveteur (accessoirement spécialiste en réanimation) j’avais en charge la piscine municipale de ce charmant village Girondin désormais aussi connu pour son château en ruine que pour héberger le berceau natal de Robert Boulin (je n’ai jamais eu en charge la surveillance de l’étang de Rambouillet).
Je coulais des Jours zeureux quand une centaine de gitans décidèrent de s’installer à proximité. Les gamins squattaient la piscine toute la journée (et vraisemblablement la nuit car au petit matin je retrouvais des trucs bizarres dans l’eau, genre pneus et autres détritus).
Il y avait parmi eux un petit coquelet qui était visiblement le chef de la bande et qui avait décidé que mon autorité de MNS était quantité négligeable. Un jour cette graine de caïd trouva très amusant de pousser à l’eau un gamin qui ne savait pas nager. J’ai donc dû aller repêcher l’apprenti-noyé. J’ai vu rouge et j’ai viré illico toute la bande de « ma » piscine.
L’effet ne s’est pas fait attendre. A la fin de ma journée, une bonne cinquantaine de gitans m’attendaient à la sortie pour une petite explication. Je n’en menais pas large, mais je suis allé droit vers le big-boss, un jeune costaud appuyé sur sa Mercedes, brillant de toutes ses gourmettes et chaînes en or.
Je lui ai simplement raconté ma version de l’histoire, c’est à dire qu’il n’était pas question que quiconque profite de « ma » piscine pour noyer, ni le poisson, ni les petits baigneurs dont je devais assurer la sécurité. Je suppose que le gamin fautif avait omis de signaler cette partie de l’affaire.
D’un simple geste (mais autoritaire), le chef fit venir devant lui le gamin et lui aligna une gifle magistrale. L’affaire était close et pendant tout le reste de l’été on a été très copain, le grand chef et moi. Le soir, je les rejoignais pour tailler la bavette et comme ils n’avaient pas de hérisson à faire cuire, on a partagé les repas à la bonne franquette.
Il y a bien eu un second petit con qui a recommencé à vouloir faire le malin mais cette fois j’ai décidé de régler tout seul le problème. Je l’ai assis au bord de l’eau et je lui ai dit de me regarder. J’ai pris mon souffle et j’ai parcouru 60 mètres sous l’eau. En remontant, je lui ai gentiment expliqué que la prochaine fois qu’il mettrait le bordel, je ferai pareil, mais en le tenant avec moi, sous l’eau, pour faire le même parcours. Ça l’a tout de suite calmé.

15 novembre 2007 - Aucun commentaire
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Gorille du soir, bonsoir

Où comment j’ai parfois troqué mon maillot de bain de MNS contre la tenue de soirée d’un gorille.

kimono C’était à Villandraut, un été, à une époque où la fièvre du samedi soir tournait à l’épidémie. Le village voisin s’appelle Uzeste et son festival Lubatique (Bernard) n’était pas encore aussi connu qu’aujourd’hui mais drainait encore les derniers babas de l’époque (pas les babas-au-rhum, mais plutôt les babas-à-la-bière).
En qualité de quasi-notable grâce à mon statut (mais pas ma stature) de MNS, j’étais un invité permanent du-dit festival.
Pour compenser cette entrée permanente gratuite, les organisateurs m’ont proposé de rejoindre leur service d’ordre pour éviter que les resquilleurs ne profitent eux aussi de la gratuité (après tout, tous les spectateurs n’étaient pas forcement MNS).
Comme je n’avais pas vraiment un bon souvenir des services d’ordre depuis ma dernière manif bordelaise estudiantine qui s’était terminée par une charge aux grenades lacrymogènes, je décidais d’accepter mais de choisir mon propre uniforme.
C’est ainsi que je surveillais les abords des concerts, pieds nus, coiffé d’un large chapeau en feutre noir de berger périgourdin et revêtu d’un kimono jaune avec une belle inscription au dos: « Nippon express ». Je portais aussi un jean, mais c’était pour moi comme une seconde peau. J’avais vraiment l’air d’un drôle de gorille avec mes lm835 (je tiens aux 5 mm supplémentaires et officiels) pour mes 64 kilos (depuis j’ai pris du poids, mais je n’ai pas grandi).
La musique (style hard-jazz) ne me branchait pas trop mais j’ai passé des soirée inoubliables à observer le public et à me faire offrir des bières par ceux qui avaient une bonne tête (selon mes critères qui ne sont pas vraiment ceux d’une agence bon teint de recrutement pour futurs cadres dynamiques) et que je laissais entrer gratos…

14 novembre 2007 - Aucun commentaire
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