Où comment j’ai appris très vite que
le coup de marcher sur l’eau ne marchait pas pour tout le monde
J’ai ravalé
ma première tasse dans mon inconscient, mais je me souviens de l’histoire parce
qu’on me l’a racontée assez souvent, sans doute pour me rendre plus modeste
après mon titre de champion de Guyenne du 100 mètres brasse
cadets, acquis de haute lutte à la piscine du Grand Parc à Bordeaux. D’ailleurs
comme la tasse est courte, je vais commencer par là.
Cadet, cela me ramène vers mes quatorze ans, ou dans ces eaux-là. Je nageais au
SA Mérignac et ne coulait pas trop mes brasses. Quand arrive le championnat de
Guyenne, mon club ne daigne pas inscrire ses nageurs à la compétition, sans
doute trop sûr de boire le bouillon et préfère s’abstenir plutôt que de subir
un affront public.
Comme j’avais déjà du caractère, je décide d’y aller tout seul, en candidat
libre en quelque sorte. Sur mon vélo, je parcours les quinze kilomètres qui
séparent mon chez moi de la piscine et je m’inscris avec mes propres deniers pour
payer mon engagement avant de me jeter à l’eau.
Je nage, et hop, je gagne la médaille d’or en chocolat. Je monte sur la plus
haute marche du podium (comme on dit, mais vu qu’il n’y a que deux marches, ça
fait pas très haut quand même) sans un seul spectateur acquis à ma cause pour
admirer l’exploit à sa juste valeur.
De retour au club, je suis célébré en héros, devenant ainsi le premier champion
de Guyenne du club. Mais il ne faut pas croire qu’ils m’auraient pour autant
remboursé les 50 francs que j’avais payés de ma poche, ni que les filles se
soient désormais suspendues à la ficelle qui serrait mon maillot (un « Speedo »
très moche et très court).
Pire encore. Une cérémonie protocolaire est venue marquer l’événement une ou
deux semaines plus tard et Monsieur le maire de Mérignac, Michel Sainte-Marie
(plutôt dur à cuire car il est encore en place alors que le XXe siècle, lui, a
fini par céder la place) m’a remis en grandes pompes (en tout cas moi, je
chaussais déjà du 45 et n’avait guère besoin de palmes) l’habit symbolisant ma
victoire sous la forme du tee-shirt officiel, violet foncé avec un léopard
guyennois brodé dessus… et c’est encore moi qui ait dû m’acheter ce tee-shirt
avant de le confier au maire pour qu’il me « l’offre ».
LE BOUILLON DE MIDI
Bon, j’en reviens à ma tasse. Cela se passait l’été 1963 au Canon, sur le
bassin d’Arcachon. La maison donne directement sur la plage et sur cette plage,
des chalands sommeillent. Pas les chalands qui flânent autour des boutiques
achalandées, mais ces grandes plates noires goudronnées que les ostréiculteurs
laissent dormir, le nez sur la plage et les pieds dans l’eau. Elles faisaient
de parfaits plongeoirs pour nous, les pitis zenfants. Nous grimpions dessus et
hop, plongeon, et rebelote jusqu’à plus soif.
Échappant à la surveillance de mes parents (ainsi que commencent tous ces FD
horribles), j’allais jusqu’au bout du bateau et innocemment je goûtais aux
joies de la gravitation chères à Newton, qui ne tardaient pas à me soumettre à
un autre principe, celui de son copain Archimède, cette fois. Tout corps plongé
dans un liquide reçoit une poussé de bas en haut égale… etc. Par esprit de
contradiction sans doute (déjà !) la poussée en question ne marchât pas
vraiment et je coulais comme une enclume.
Heureusement un voisin qui bronzait suivait la scène des yeux et jugeant que
j’étais en train de battre des records d’apnée (mais trop jeune pour m’inscrire
dans le Guiness à titre posthume), il laissât tomber son journal (ça devait
être « Sud-Ouest », après tout ma vocation vient peut-être de là et je ne me
serais engagé à la cause journalistique que pour remercier ce cher quotidien de
ne pas avoir était assez intéressant ce jour là), et se précipite pour me
sortir de ce mauvais pas d’une main ferme et virile.
C’est ainsi que, tel Moïse sauvé des eaux, je regagnais la terre ferme et
promise.
MONSIEUR WALTER POLO
Cette mésaventure ne m’a pas pas dégoûté de l’eau (salée ou chlorée) et deux
ans plus tard, à cinq ans donc, j’apprenais tout seul à nager, en regardant
simplement comment les autres faisaient. Certes, au départ j’avais dû un peu
trop observer mon chien faire trempette car mon style de nage s’apparentait
plus au sien qu’à celui d’un champion olympique.
Comme on a pu le lire précédemment, j’ai depuis fait des efforts pour acquérir
une grâce plus aquatique et académique (pour les palmes).
Mais qu’est-ce que je m’emmerdais à tracer longueurs après longueurs… Des
kilomètres dans l’eau, ça use les maillots et ça ne rend pas vraiment
intelligent. A force de tourner en rond dans des allers-retours sans fin, j’ai
décidé de changer de sport. Je me suis mis au water-polo.
Mon esprit d’indépendance m’empêchait (déjà) de vivre harmonieusement en
équipe, aussi j’étais très bien, esseulé dans mes buts, avec mon petit bonnet
rouge pour me distinguer de mes petits camarades. Presque tous les week-ends on
sillonnait la France
en train et j’ai acquis des talents de joueur de tarot quasi-professionnel
pendant les trajets. Par exemple Mérignac-Lille, se traduisait par 24 heures de
tarot, 12 à l’aller et 12 au retour. J’en ai ramené une belle collection de
bracelets de piscine et de nombreuses serviettes au nom des hôtels de passage.
Il me reste encore une guenille (pardon, une « gueille ») marquée «
Hôtel des étrangers» que je conserve comme une relique.
Un jour on a débarqué dans un boui-boui étoilé et le réceptionniste nous a
confirmé que nous avions bien des réservations, au nom de “Monsieur Walter
polo”.
J’ai franchi les échelons jusqu’à intégrer l’équipe de France cadets de
water-polo, mais ils ont préféré prendre un goal nul plutôt que de me confier
les filets nationaux parce que je ne participais pas activement au fameux
esprit d’équipe. J’ai ainsi raté un beau voyage en Crête pour les championnats
d’Europe. Je me suis consolé dans la banlieue bordelaise à pleurer sur mon
triste sort en écrivant des poèmes… Beaucoup d’encre et d’eau on depuis coulé
sous mes ponts…